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Lectures SF- Critiques 3
13/10/05, Màj 11/11/05


Les critiques, en effet, ne me réservent pas toujours de mauvaises surprises... Il m'arrive de m'en féliciter et d'être ravi d'avoir suivi leurs conseils. C'est le cas pour "La horde du contrevent" d'Alain Damasio (La Volte, 2004, 544 p.), à mon sens le meilleur roman de SF française de ces dernières années.

Qu'en disent-elles, ces critiques ?

"Il arrive de temps à autre, dans les littératures de l'imaginaire, que paraisse un roman hors norme, qui n'a d'autre référence que son univers propre et constitue un objet littéraire extraordinairement singulier. C'est le cas de ce roman saisissant qui vous agrippe dès la première page et ne vous lâche plus avant que de s'être conclu, et même longtemps après, à cause des échos, des images qu'il suscite en vous. (...) La Horde du contrevent est un chef-d'œuvre", J. Baudou, le Monde des Livres, 4/11/2004 ; "...une écriture, une ambition, une démesure qui manquaient dans la science-fiction française de ces dernières années", Jean-Yves Bochet, Télérama, 21-27/05/2005 ; "Un des romans français les plus ambitieux et les plus réussis de ces dernières années", S. Nicot, Galaxies, 35.
Et sur le web : "Ovni littéraire aussi magnifique que déroutant, « La horde du contrevent » relève du long poème en prose comme de l’allégorie politique" ; "une plume tour à tour conceptuelle, magnifique, difficile et limpide" ; "Exigeant, prétentieux au sens le moins péjoratif, délicat et somme toute complètement barré, il retombe toujours sur ses pattes et signe ici un chef d’œuvre unique", Pat, dans le Cafard cosmique. "Ce livre est un monument", Stéphane Pons sur yozone.fr. "La Horde du Contrevent est un voyage initiatique." ; "Alain Damasio est visiblement un maître dans l'art de faire durer le plaisir et de semer les informations une à une dans le texte", Magda Dorner sur actusf. "En un mot, ce n’est pas un livre facile, mais c’est un livre qui mérite qu’on s’immerge en lui", Lucie Chenu, sur "Parchemins et traverses".

Comme d'habitude, la quatrième de couverture :


"Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu’un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s’y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d’eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu’en Extrême-Aval ait été formé un bloc d’élite d’une vingtaine d’enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueule, leur vie durant, le vent jusqu’à sa source, à ce jour jamais atteinte : l’Extrême-Amont.
Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m’appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l’éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l’azur à la cage volante.
Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l’ultime."

* * *

Dire que, contrairement aux deux précédents, je trouve pleinement justifiés les compliments fait à ce bouquin relève de l'euphémisme ! Je les trouve même encore trop timides ! Cette lecture a été pour moi un choc, tout au long de ces 521 pages, comptées à rebours, à la poursuite d'une échéance qui est l'épine dorsale même du livre. Et puis j'ai du respect pour quelqu'un (il faut y associer l'éditeur, d'ailleurs, ce que, je viens de l'apprendre, ont fait les jurés du Grand prix de l'Imaginaire) qui a pu avoir le courage d'une telle ambition...
Pour reprendre la structure de mes commentaires des "Alephs..." (sauf pour l'argument scientifique, ici sans réel objet), le contexte est surprenant, la forme particulièrement originale, les personnages étonnants.

Le contexte, c'est qu'on est vraiment ici dans un univers cohérent, mais radicalement différent, dont la quatrième de couverture ne donne qu'un faible idée. Où ? Quand ? Ce n'est pas précisé. Mais on est décidément ailleurs. Et pourtant, on n'a affaire qu'à des humains, à des paysages connus, même si exacerbés, comme cette énorme tour faite uniquement de livres, quand on y mesure quelque chose, c'est en mètres, et même les animaux improbables qui surgissent çà et là paraissent n'être que des extrapolations à peine exagérées... Alors, si certains hésitent à appeler cela de la science fiction, pour moi, il n'y a pas de doute. Les énormes bourrasques qui balaient la surface, les déserts, les marécages, les montagnes gigantesques, les villages profilés, tout est radicalement épique, mais a pourtant une allure étroitement familière. Et cela donne d'autant plus de poids à tout ce que Damasio raconte. Les descriptions à proprement parler sont rares, elles sont toujours en situation, toujours vues ou ressenties par un des personnages. On ne nous montre rien : on nous le fait vivre.

Ce point n'est pas le seul qui rende la forme surprenante : il y a une constante invention d'écriture, dans le souffle de ce sujet épique, un déferlement verbal jamais gratuit et parfois délicieux à déguster, des mots inventés mais parlants qui créent des images ou évoquent des artefacts inconnus sans qu'il soit presque besoin de les expliquer, tant les découvrir en action en montre le sens : "véli-vélo", "boucle ton calbut", les "chrones", les "fréoles", une "stèche", le "vif", "égarouillé", "à pleine nifflée". Dans la première page, les lettres d'un texte morcelé et incompréhensible se rassemblent peu à peu, comme mues par un tourbillon, pour reconstituer sous nos yeux l'appel du vent. La suivante, qui entame le premier chapitre, est une bourrasque d'allitérations aussi parlantes que le texte lui-même. Combien d'écrivains, de science-fiction ou d'ailleurs, auraient des leçons à prendre chez Damasio, chacun en rapport avec son propre projet, dans une conception de la langue comme un des éléments de la réalité imaginaire qu'ils ont à faire voir sans la décrire, dans ce qui se donne à voir ou à sentir sans qu'il soit besoin de rien expliquer, dans le mouvement d'un style qui fait parler le livre autant par sa forme que par son contenu, donnant ici l'impression de dessiner avec des phrases, aboutissant à quelque chose comme une BD, mais sans qu'il soit besoin d'illustrations, seulement avec des mots...

Les personnages enfin. Ils sont symbolisés par des signes typographiques placés en marge, mais on les reconnaît très vite, à leur ton, à leur discours, à leur fonction enfin, strictement spécialisée. Le premier d'entre eux, c'est cependant cette Horde, qui constitue une gestalt en marche d'une incroyable force. Chacun de ses membres, doté d'une individualité bien reconnaissable, est un élément indissociable de ce tout mouvant. Et surtout, tout est écrit à la première personne du singulier. Banal ? Oui, sauf qu'il y a 23 premières personnes du singulier différentes, autant que de membres de la horde. Le procédé était déjà esquissé dans le premier bouquin de Damasio, "La zone du dehors". Ici, il est mené à son terme logique. Un tel défi narratif pourrait faire peur : on se retrouve pourtant parfaitement dans ce kaléidoscope de pensées, moyennant un minimum d'attention, qui fait partie intégrante du plaisir de lecture. Et il y a là un amour des êtres qui transparaît à chaque ligne...

Un seul bémol. Dans sa version initiale, le livre est vendu avec un CD contenant une sorte de musique plus ou moins new age pas franchement désagréable, mais qui a pour moi le démérite de ne pas être du tout au niveau d'originalité, de force et d'acuité de son compagnon textuel. L'édition de poche, prévue, pourra s'en dispenser.
Quant au reste, précipitez-vous !
Dernière (bonne) nouvelle : "La horde du contrevent" vient de recevoir le grand prix de l'Imaginaire 2005 à Nantes.