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Lectures SF- Critiques 4
03/12/05, Màj 22/12/05


Cette lecture me vient donc d'André-François Ruaud, et je lui en sais gré. J'aurais vraiment regretté de l'avoir ratée. Il s'agit des "Îles du soleil", d'Ian R. MacLeod, Folio-SF, septembre 2005, 413 p., trad. Michelle Charrier.

Compte tenu de sa parution récente, pas encore beaucoup de critiques à se mettre sous la main, essentiellement sur le web, et d'ailleurs pas toujours complètement positives :
Mais d'abord la presse : Télérama, 16 nov. (Jean-Yves Bochet) : "Ian MacLeod dessine le portrait impressionniste d'une Angleterre grisâtre et sinistre où la croyance obligatoire en des lendemains radieux cache un désespoir profond."
Libération du 15/09 (Frédérique Roussel) : "Belle réflexion sur ce que [l'Histoire] peut avoir de faiblesse humaine." Enfin, tout récemment, dans KWS (52), novembre 05, sous la plume d'Éric Vial : "Vision de la dictature, glaçante, terrifiante dans sa banalité" ; "C'est l'excellence qui prime".
Puis la Toile : Von Beck, sur wagoo.fr : "L'histoire déroule sa nouvelle trame, si prévisible jusqu'à sa conclusion mais toujours séduisante par sa créativité sans être jamais attrayante".
Le Cafard cosmique, encore une fois d'accord avec moi (ou l'inverse) : "Voici un roman qui, pour être une uchronie solidement réfléchie, propose bien davantage qu'une aventure sans lendemain dans une Histoire parallèle." ; "Il est, en tous cas, impossible de ne pas ressentir là, la puissance, la profondeur, la présence qui font les grands auteurs."
Et sur le site de l'émission Salle 101 de "Fréquence Paris Plurielle" : "Formidable roman qui propulse d’emblée Ian R Mcleod sur le devant de la scène hexagonale" ; "Introspective et humaine, la SF ne l’est que trop rarement pour qu’un tel livre ne prenne pas la place qu’il mérite." ; "l’une des très bonnes surprises de cette rentrée littéraire 2005".
Enfin, Olivier, sur Culture-SF : "Voici certainement l'un des livres les plus fins et les plus intelligents que j'ai lu depuis très très très longtemps."

Comme d'habitude, la quatrième de couverture :

Sachez-le, la Grande-Bretagne a perdu la Première Guerre mondiale. La suite, on la devine : la dépression, le chômage, la honte, la révolte… et voilà l'ordre ancien renversé. Dans cette période trouble, un seul homme a pu sauver le pays du désastre : John Arthur, le héros de guerre aux origines modestes ; John Arthur, l'apôtre du Modernisme ; John Arthur, l'homme qui a fait de l'Angleterre sclérosée une puissance internationale : la Très-Grande-Bretagne.
Mais en 1940, alors que la terreur et les déportations font rage, un homme, Geoffrey Brook, professeur à Oxford, détient un terrible secret qui pourrait changer le cours de l'Histoire.
Uchronie dans la lignée du
Maître du Haut Château de Philip K. Dick, Les îles du Soleil, lauréat du World Fantasy Award dans sa version novella, dresse le portrait poignant d'un homme dans la tourmente de l'Histoire.

* * *

Cela fait tout de même plaisir d'être contredit de cette manière sur ma méfiance envers la critique ! Je n'ai d'ailleurs pas grand chose à ajouter à ce qu'écrivent le "Cafard", l'anonyme rédacteur de "Salle 101" ou Olivier, ni aux très fines et pertinentes analyses historiques d'E. Vial...
Au fond, c'est la quatrième de couv' qui est finalement la moins convaincante, ne serait-ce que par cette référence au "Maître du haut château" reprise par certains chroniqueurs, sous prétexte qu'il s'agit dans les deux cas d'uchronies, toutes deux bâties sur un issue différente de la Guerre mondiale - chez Dick la Seconde, ici la Première - alors qu'il n'y a presque aucun point commun, ni dans la structure, ni dans la thématique, ni dans les ambitions, entre ces deux textes, tous deux superbes au demeurant, mais si différents.
Cette 4ème n'en dit en effet pas beaucoup sur l'ambiance de ce livre, toute en demi-teintes de gris, en remarques allusives, en non-dits, ni sur cette atmosphère feutrée et pesante que la violence soudaine de la fin ne rend que plus angoissante, le tout servi par une langue précise, acide, mordante, où une ironie amère le dispute à une sorte de cynisme désabusé.
Quelques petits exemple :
«Le palais (de Buckingham) fleure un mélange discordant de cire à bois, de lys, de naphtaline, de cuir neuf, de fond de teint et d'eau de Cologne.»
«Une femme qui ressemble à la Reine de Coeur s'époumone à une fenêtre des étages par dessus l'avalanche cuivrée des cloches résonnantes.»
«Il semble donc exact qu'une fois nu, l'être humain s'avère d'une décence inouïe. Voilà comment nous devrions tous vivre.»
«En fait, j'attends toujours que ma vie commence, alors qu'elle ne va pas tarder à s'achever...»
«Je n'avais pas compris que souffrir d'un cancer du poumon ne signifiait pas seulement être malade, vivre moins longtemps, mais bel et bien mourir. Je suis furieux.»
«En ce long mois d'août, la Très-Grande-Bretagne toute entière dérive doucement sur des bouffées de parfum vanille ou pissenlit, portée par le vacarme étourdissant des fanfares.»
Et puis, sauf à de rares occasions de "didactisme" historique, le monde, nouveau pour nous, que décrit le livre ne nous est jamais expliqué, décrit, démontré : McLeod ne nous en dévoile les tenants et aboutissants que par bouts, au détour d'une description, d'une remarque d'un personnage, d'une notation de son héros Geoffrey Brook. Et quand il nous le fait sentir, ce n'est même pas "objectivement", mais à travers la sensibilité fragile, à la fois naïve et lucide, de Brook, ce qui rend l'impression de réel encore plus convaincante, d'autant que ce héros est un véritable personnage, doté d'une perspicacité circonspecte, effarouchée et lucide. En tout cas, il n'est pas un prétexte à dépaysement historico-fictionnel, ou le porteur de ce qui serait la thèse de l'auteur.
Quelle pourrait d'ailleurs être celle ci ? Peut-être cette remarque désabusée et ambiguë : «Au bout du compte, la vérité reste à jamais muette. Il ne subsiste que l'Histoire".
En tout cas, voilà enfin, et c'est rare dans les publications dites "de l'imaginaire", un livre vraiment adulte...

PS. "Les Îles du soleil" est sorti cet été aux USA dans une édition de luxe à tirage limité, réservée au marché étazunien. Celle de Folio-SF semble donc être la seule autre édition existante, ce que semblait vouloir dire l'auteur lui-même sur son site, en annonçant "une parution, enfin, en français". Il commente d'ailleurs : "Oubliez la novella ; voilà le texte conforme à mes intentions", ce qui donne à penser que le roman est antérieur au texte qui a remporté le World Fantasy Award en 1999. On peut inférer de ces deux faits que Mac Leod a procédé à cette "réduction" parce qu'il n'avait pas trouvé d'éditeur en l'état pour le texte d'origine... Félicitons donc Thibaud Eliroff pour avoir eu l'audace de faire traduire un livre non encore publié et, en passant, Michelle Charrier pour l'élégance et la finesse de sa traduction.