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Lectures SF- Critiques 4
03/12/05, Màj 22/12/05 |
Cette lecture me vient donc d'André-François Ruaud, et je lui en sais gré. J'aurais vraiment regretté de l'avoir ratée. Il s'agit des "Îles du soleil", d'Ian R. MacLeod, Folio-SF, septembre 2005, 413 p., trad. Michelle Charrier.
Compte tenu de sa parution récente, pas encore beaucoup de critiques à se mettre sous la main, essentiellement sur le web, et d'ailleurs pas toujours complètement positives : |
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Sachez-le, la Grande-Bretagne a perdu la Première Guerre mondiale. La suite, on la devine : la dépression, le chômage, la honte, la révolte… et voilà l'ordre ancien renversé. Dans cette période trouble, un seul homme a pu sauver le pays du désastre : John Arthur, le héros de guerre aux origines modestes ; John Arthur, l'apôtre du Modernisme ; John Arthur, l'homme qui a fait de l'Angleterre sclérosée une puissance internationale : la Très-Grande-Bretagne. |
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Cela fait tout de même plaisir d'être contredit de cette manière sur ma méfiance envers la critique ! Je n'ai d'ailleurs pas grand chose à ajouter à ce qu'écrivent le "Cafard", l'anonyme rédacteur de "Salle 101" ou Olivier, ni aux très fines et pertinentes analyses historiques d'E. Vial...
Au fond, c'est la quatrième de couv' qui est finalement la moins convaincante, ne serait-ce que par cette référence au "Maître du haut château" reprise par certains chroniqueurs, sous prétexte qu'il s'agit dans les deux cas d'uchronies, toutes deux bâties sur un issue différente de la Guerre mondiale - chez Dick la Seconde, ici la Première - alors qu'il n'y a presque aucun point commun, ni dans la structure, ni dans la thématique, ni dans les ambitions, entre ces deux textes, tous deux superbes au demeurant, mais si différents.
Cette 4ème n'en dit en effet pas beaucoup sur l'ambiance de ce livre, toute en demi-teintes de gris, en remarques allusives, en non-dits, ni sur cette atmosphère feutrée et pesante que la violence soudaine de la fin ne rend que plus angoissante, le tout servi par une langue précise, acide, mordante, où une ironie amère le dispute à une sorte de cynisme désabusé.
Quelques petits exemple :
«Le palais (de Buckingham) fleure un mélange discordant de cire à bois, de lys, de naphtaline, de cuir neuf, de fond de teint et d'eau de Cologne.»
«Une femme qui ressemble à la Reine de Coeur s'époumone à une fenêtre des étages par dessus l'avalanche cuivrée des cloches résonnantes.»
«Il semble donc exact qu'une fois nu, l'être humain s'avère d'une décence inouïe. Voilà comment nous devrions tous vivre.»
«En fait, j'attends toujours que ma vie commence, alors qu'elle ne va pas tarder à s'achever...»
«Je n'avais pas compris que souffrir d'un cancer du poumon ne signifiait pas seulement être malade, vivre moins longtemps, mais bel et bien mourir. Je suis furieux.»
«En ce long mois d'août, la Très-Grande-Bretagne toute entière dérive doucement sur des bouffées de parfum vanille ou pissenlit, portée par le vacarme étourdissant des fanfares.»
Et puis, sauf à de rares occasions de "didactisme" historique, le monde, nouveau pour nous, que décrit le livre ne nous est jamais expliqué, décrit, démontré : McLeod ne nous en dévoile les tenants et aboutissants que par bouts, au détour d'une description, d'une remarque d'un personnage, d'une notation de son héros Geoffrey Brook. Et quand il nous le fait sentir, ce n'est même pas "objectivement", mais à travers la sensibilité fragile, à la fois naïve et lucide, de Brook, ce qui rend l'impression de réel encore plus convaincante, d'autant que ce héros est un véritable personnage, doté d'une perspicacité circonspecte, effarouchée et lucide. En tout cas, il n'est pas un prétexte à dépaysement historico-fictionnel, ou le porteur de ce qui serait la thèse de l'auteur.
Quelle pourrait d'ailleurs être celle ci ? Peut-être cette remarque désabusée et ambiguë : «Au bout du compte, la vérité reste à jamais muette. Il ne subsiste que l'Histoire".
En tout cas, voilà enfin, et c'est rare dans les publications dites "de l'imaginaire", un livre vraiment adulte...
PS. "Les Îles du soleil" est sorti cet été aux USA dans une édition de luxe à tirage limité, réservée au marché étazunien. Celle de Folio-SF semble donc être la seule autre édition existante, ce que semblait vouloir dire l'auteur lui-même sur son site, en annonçant "une parution, enfin, en français". Il commente d'ailleurs : "Oubliez la novella ; voilà le texte conforme à mes intentions", ce qui donne à penser que le roman est antérieur au texte qui a remporté le World Fantasy Award en 1999. On peut inférer de ces deux faits que Mac Leod a procédé à cette "réduction" parce qu'il n'avait pas trouvé d'éditeur en l'état pour le texte d'origine... Félicitons donc Thibaud Eliroff pour avoir eu l'audace de faire traduire un livre non encore publié et, en passant, Michelle Charrier pour l'élégance et la finesse de sa traduction.