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Humeurs 2005-2006...


Des milliards de gens ne visitent jamais de site web...
Certes, mais des millions de site Web ne sont sans doute jamais visités par personne.
C'est ainsi que l'on s'extasie sur l'explosion du nombre de blogs, mais que je n'ai pas vu grand monde s'interroger sur le nombre de leurs lecteurs.
Alors le sort de ces lignes sera peut-être qu'elles ne seront jamais lues, sinon par hasard, partiellement, et très vite, par quelqu'un cherchant tout autre chose ; mais il y a malgré tout un plaisir subtil à jeter ainsi à la mer quelques bouteilles, même si elles sont vouées pour l'essentiel à se perdre dans l'océan numérique et les embruns d'Internet... L'important c'est d'avoir l'impression de communiquer quelque chose de personnel. Sur ce point, d'ailleurs, nous sommes tous, euh... ego.
Pardon...

Bref, je vais me laisser aller à ce plaisir, en soliloquant à propos de diverses choses : des qui m'agacent, des qui m'épatent, des qui m'remuent, qui m'intriguent, me terrifient ou me font poiler.
Et puis, je me laisserai la liberté d'en rajouter de temps en temps, sur telle ou telle humeur passée, la chose étant signalé par un "MàJ" daté dans la marge... Voici, rétrospectivement, celles de 2005-2006 :

- 24 juil. 2006 : Annonciations (1)
- 10 juil. 2006 : Morts de rire
- 14 juin 2006 : Les riches ont besoin d'argent...
- 3 juin 2006 : Malades, tremblez ! Màj : 20 nov. 2006
- 7 mai 2006 : Bulles de musique (1)
- 11 avr. 2006 : Le sexe de la langue (ou la langue du sexe)
- 30 mars 2006 : Mathématiques pour tous !
- 1er mars 2006 : Communautés Màj : 15 juil. 2007
- 12 fév. 2006 : Ô l'impisme
- 2 fév. 2006 : Mozart, les épiciers et les mondains
- 20 janv. 2006 : Le pied des motards
- 13 déc. 2005 : Langue de bois
- 29 nov. 2005 : Coûteuse pub
- 28 oct. 2005 : Uchronie politique récente
- 14 oct. 2005 : Il n'y a plus de problèmes... Màj : 24 fév. 2006
- 28 sept. 2005 : Un détestable héros vernien
- 14 sept. 2005 : La main dans la main


Annonciations (1)

24 juil. 2006
Ça m'enchante

Un jour, il y a bien longtemps, je ne sais plus exactement quand, mais ce devait être lors d'un voyage en Italie, je me suis fait la remarque que les représentations picturales de l'Annonciation faisaient très souvent une utilisation extrêmement marquée d'effets de perspective, plus souvent, à époque ou peintre égal, que d'autres représentations, qu'elles fussent religieuses (Nativités, Présentations au temple, Visitations, Crucifixions, etc.) ou non (toutes scènes mythologiques, par exemple).
Cette caractéristique se retrouvait essentiellement dans la peinture du quatorzième au seizième siècle, donc là, en Italie, mais je devais m'apercevoir ensuite qu'elle n'était pas spécifique à ce pays, et qu'on la retrouvait aussi en Flandre, en Allemagne et en France, jusque dans les enluminures...
Et puis, un beau jour, vers la fin 1999, le titre de l'article de tête du "Monde des livres" m'a fait sursauter : "Enquête sur les distorsions de la perspective". Et il y était question d'Annonciations : ciel, quelqu'un m'avait volé mon idée ! Ce quelqu'un, c'était Daniel Arasse, dont on présentait ici le livre L'annonciation italienne (1).
Merci à celle qui m'a ensuite offert ce (magnifique) bouquin, je ne l'ai pas regretté, j'y ai trouvé une analyse fouillée, à laquelle je n'adhérais pas toujours, mais que je trouvais passionnante. Et puis, cela m'a permis de mieux faire la connaissance de l'auteur, et de lire ensuite plusieurs autres de ses livres (2)...
Si on veut un résumé très succinct de ce qu'il dit sur le sujet, voir son livre (posthume, recueil de conférences données sur France-Culture) Histoire de peintures (3), en particulier le chapitre intitulé "Un archange auto-stoppeur".

Cette lecture a relancé mon intérêt pour le sujet, et je me suis mis à collectionner les reproductions d'Annonciations, et même à en faire une petite base de données.
Alors, je me propose de présenter ici une première série de ces oeuvres, avec un bref commentaire. (Cliquez pour agrandir, comme on dit).


(1) L'annonciation italienne : une histoire en perspective (Paris, Hazan, 1999, 368 p.)

(2) Le détail, pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, 1999, 459 p. (Coll. Champs arts). On n'y voit rien : descriptions, Paris, Gallimard, 2003. 216 p. (Folio essais).

(3) Histoires de peintures, Paris, Gallimard, 2006. 357 p. (Folio essais).


Melchior Broeder-
lam, ca. 1395



Robert Campin
ca. 1420



Fra Angelico
ca. 1430



Rogier van der Weyden, ca. 1440



Maître d'Aix-en-Provence, 1445



Sandro Botticel li
ca. 1490





Tout ça m'a d'ailleurs inspiré le texte d'une courte nouvelle de science-fiction, "Le Facteur", publiée dans le numéro 155 de la revue québécoise Solaris, l'été 2005.


Morts de rire

10 juil. 2006
Ça me fait marrer

J'emprunte ce titre au bandeau qui accompagnait l'ouvrage de Gérard Génette, Figures V (1), et qui était également le titre d'un des chapitres de ce livre, précisément consacré à l'humour ("... mais mourir en riant n'est pas mourir de rire").
J'hésite quant au qualificatif à donner à la spécialité de Genette : "Poéticien" ? "Narratologue" ? "Philologue" comme, je crois, il se désigne quelque part ? Je ne sais... En tout cas, je l'avais découvert sur une étagère amie, sous la forme de "Figures III" (2) qui m'avait immédiatement conquis, parce que presque entièrement consacré à la Recherche du temps perdu ("Métonymie chez Proust" et "Discours du récit"), qui plus est par un non-proustien, en tout cas un étranger à la tribu spécialisée des "études proustiennes". L'intelligence de ses analyses et l'acuité de ses taxonomies m'avaient séduit et, depuis, je ne le quitte pas des yeux.
D'autant plus qu'à travers les méandres complexes et parfois absconses de sa spécialité, Genette est extrêmement drôle, et qu'il réussit toujours à me faire, çà et là, et par surprise, m'esclaffer. Il m'est difficile d'en donner des exemples, ceux-ci étant étroitement liés au déroulement de son raisonnement. Mais il apprécie également l'humour des autres, rapportant des traits d'esprit, histoires drôles et jeux de mots qu'il a découvert au fil de ses innombrables lectures. Comme nous avons, si j'ose dire, les mêmes goûts humoristiques, que nous rions des mêmes choses, je ne résiste pas au plaisir de reproduire quelques exemples de ses citations :

Raconté par Jean Paulhan, cité dans Figures IV (3) :
Une dame montre à une de ses amies le superbe manteau de fourrure qu'elle porte :
« Tu vois ce manteau, je l'ai payé 150 F !
— 150 F ! dit l'autre. Ce n'est pas vrai !
— Non, ce n'est pas vrai. Mais, avoue quand même que ce n'est pas cher ».

À travers Figures V :
- Un dessin de Pessin, dans Le Monde, 1996 (en son temps, je me rappelle l'avoir vu, il m'avait frappé, mais depuis je l'avais oublié) : "Ça va déjà mieux que l'année prochaine".
- Alfred Capus : "Dans la vie, tout s'arrange. Mais mal".
- L.-P. Fargue : "Depuis que j'ai coupé ma barbe, je ne reconnais plus personne".
- S. Beckett : "Je ne suis pas anglais, au contraire"

Dans Palimpsestes (4), GG écrit : « "Même quand un oiseau vole, on voit qu'il a des pattes", parodiant (je crois) un vers connu, qui est sans doute (mon souvenir est brumeux) : "Même quand un oiseau marche, on voit qu'il a des ailes" ».

Dans Bardadrac (5), son dernier ouvrage, savamment composé sous l'apparence d'un (faux) désordre alphabétique :
"Un riche farmer américain rend visite à un cousin resté en Europe où il cultive un modeste lopin.
« Moi, se vante-t-il, quand je quitte ma ferme en voiture le matin, le soir je ne suis pas encore sorti de mon ranch.
— Je vois, répond le cousin, moi aussi j'ai eu autrefois une voiture comme ça. »"

"Devant la crèche, les bergers et les Rois mages attendent, grillant cigarette sur cigarette. Enfin, Joseph sort et annonce : « C'est une fille ! » Imaginez la suite..."

"Définition du polytechnicien : il sait tout , mais rien d'autre."

"La langue de Shakespeare n'est pas difficile : cheval s'y dit horse et ainsi de suite."

"De Pierre Dac : « Il me semble vous avoir déjà vu quelque part.
— C'est bien possible, j'y vais quelquefois. »"

Et pour finir : "Moderato ma non troppo"

(1) Figures V, Seuil, 2002, 336 p.
(2) Figures III, Seuil, 1972, 286 p.
(3) Figures IV, Seuil, 1999, 365 p.
(4) Palimpsestes. La littérature au second degré, Seuil, 1982, 576 p.
(5) Bardadrac. Seuil, 2006, 452 p.


Les riches ont besoin d'argent...

14 juin 2006
Ça m'épate

Kate Winslet n'a pas perdu sa carte de crédit dans le naufrage du Titanic, puisqu'elle en fait une pub genre "questionnaire de Proust" :
       Ma fierté...  avoir donné la vie à mon enfant
       Ma vie...      est ma famille
       Ma carte...   est xxx

comme si cet objet magique était aussi important que sa famille ou son enfant...
Johnny Halliday, qu'on découvre porteur de lunettes, ne jure que par la "deuxième paire gratuite" offerte pas un opticien bien connu, et Zinedine Zidane s'assure (et vous incite à en faire autant) auprès d'une compagnie d'origine italienne et de renommée internationale.
Richard Branson, PDG du groupe Virgin, et aéronaute réputé, s'affiche avec une collection de bagages griffés pour qui (en anglais comme il se doit) "la vie est un voyage".
Et à qui pourrait-on faire croire que Ronaldinho va acheter son café dans une grande surface à bas prix ?

Le phénomène n'est pas nouveau : en son temps, un désodorisant "sec" s'était adjoint les services de Charles Aznavour, Dalida et Thierry Le Luron, alors que c'était Salvador Dali qu'on avait engagé pour vanter les mérites d'un chocolat bien de chez nous et que, plus récemment, l'entraîneur de foot Guy Roux vantait les mérites d'une eau de source ou d'une marque automobile...

On trouvera d'autres exemples ici et plus particulièrement .

Tous ces braves gens, qui ne semblent pourtant pas être dans la misère, ont-ils à ce point besoin d'argent ? On se le demande...
Car ce n'est pas rien : le contrat de Nicole Kidman, par exemple, avec une marque française de parfums numérotés, est estimé à 3,6 millions de dollars (2,78 millions d'euros) pour trois ans. Quant au comédien Ben Affleck (Shakespeare in Love) après avoir vendu sa trombine à l'Oréal (comme Andie Mc Dowell et bien d'autres) il va maintenant la fourguer aux cosmétiques anglais Lynx, moyennant un dédommagement de 1,8 millions de dollars...

Belles sommes, hein ? Tout cet argent, d'ailleurs, ne vous demandez pas d'où il vient. Essentiellement de vous, qui faites l'acquisition de ces cartes de crédit, lunettes, bagages, polices d'assurance, parfums, etc., et payez donc à chaque fois une modeste, mais multiple, dîme à ces milliardaires : on n'arrête pas le progrès, ni la poule aux oeufs d'or que vous êtes !
Merci pour eux...








Malades, tremblez !

3 juin 2006
Ça m'effraie

Avez-vous eu un jour la curiosité de lire dans le détail les petits papiers pliés en huit ou seize qui accompagnent, dans leur boîte, les médicaments que vous avez à prendre ? Faites-le, vous allez trembler ! Car en tentant de soigner le léger dysfonctionnement ou le trouble plus ou moins bénin dont vous souffrez, vous vous exposez éventuellement à de très graves "effets indésirables".

Qu'on en juge :
Tel produit tout à fait réel prescrit "pour diminuer la tension artérielle" est susceptible de provoquer des : maux de tête ou des vertiges, (...) des saignements de nez ou de gencives, (...) une altération de la fonction rénale.
Tel médicament traitant "certaines affections à germes sensibles" fait courir le risque de : nausées, vomissements, crampes au niveau (sic) de l'estomac, diarrhée ; inflammation de la langue (...), de la bouche, goût métallique (...), perte d'appétit ; (...) démangeaisons, urticaire, (...) oedème de Quincke, (...) ; maux de tête, atteinte (??) des nerfs des membres ; convulsions, vertiges, mauvaise coordination des mouvements volontaires ; troubles psychiques : confusion, hallucinations. (et je n'ai pas cité les symptômes déclarés "très rares" !)
Tel traitement de l'hypertrophie prostatique est susceptible de provoquer chez vous les troubles suivants (accrochez-vous) :
Purpura, thrombocytopénie, leucopénie, gynécomastie, goutte, agitation, nervosité, somnolence, insomnie, anxiété, dépression, anorexie, hyperphagie, étourdissements, céphalées, vertiges, hypo-esthésie, paresthésie, tremblements, vision trouble, acouphènes, palpitations, tachycardie, bradycardie, arythmies, douleurs thoraciques, angor, infarctus du myocarde, syncope, sensations vertigineuses à l'orthostatisme, hypotension posturale, hypotension, oedèmes périphériques, accident vasculaire cérébral. épistaxis, toux, bronchite, dyspnée, bronchospasme, infections de l'appareil respiratoire, rhinite, diarrhée, nausées, vomissements, constipation, dyspepsie, flatulence, gastro-entérite, douleurs abdominales, ictère, cholestase, hépatite, anomalies des paramètres hépatiques, rash cutané, prurit, alopécie, myalgie, arthralgie, crampes musculaires, faiblesse musculaire, priapisme, impuissance, augmentation de la diurèse, incontinence urinaire, troubles mictionnels, pollakiurie, dysurie, nycturie, infections de l'appareil urinaire dont cystite, hématurie, réactions allergiques médicamenteuses, flush, sécheresse de la bouche, asthénie, fatigue, sensation de malaise, douleurs dorsales, douleurs, syndrome pseudogrippal, prise de poids.
La notice d'un bain de bouche précise qu'en cas de passage systémique (???) des manifestations de toxicité neurologique peuvent apparaître. Elle ajoute qu'elles seraient à traiter en milieu spécialisé. Qu'est-ce à dire ?
Celle d'un somnifère prévient que "chez certains sujets, ce médicament peut provoquer des réactions contraires à l'effet recherché : insomnies, cauchemars, agitation, nervosité, euphorie ou irritabilité, tension, modification de la conscience, voire des comportements potentiellement dangereux (agressivité envers soi-même ou son entourage, ainsi que des troubles du comportement et des actes automatiques).

Ouf ! Ça rassure...
J'entends bien que le risque que se produise telle ou telle de ces conséquences néfastes est extrêmement minime, j'entends bien également que l'industrie pharmaceutique (pardon : les entreprises du médicament) essaie de se couvrir contre d'éventuels procès... Mais la lecture de ces effets indésirables fait parfois passer des frissons dans le dos...

MàJ 20/11/06

Cela dit, une de mes correspondantes me fait remarquer que des problèmes peuvent effectivement arriver, et qu'en particulier des manifestations allergiques peuvent avoir des effets très graves...


Bulles de musique (1)

7 mai 2006
Ça me ravit

La familiarisation avec la musique classique, en particulier à l'école (si elle se fait encore) passe souvent par l'étude des "structures" : une symphonie comporte quatre mouvements, un concerto fait "concerter" des instruments, la forme sonate, c'est... (euh, c'est quoi, déjà ?), toutes considérations qui impliquent la vision globale d'une oeuvre dans son ensemble.
C'est fort utile, et ça m'a toujours intéressé. Mais je suis aussi très sensible à tout autre chose : à des petits instants, très brefs, au sein d'un morceau, un passage, un trait, qui pour moi sont des ravissements, souvent inattendus, et qui sont perçus non avec l'intelligence analytique, mais tout simplement avec le bout de l'oreille, comme en passant. J'appelle ça des bulles de musique... Des exemples ? Je vais essayer d'en trouver que je puisse faire entendre, mais je me rends compte ce faisant que le charme de ces bulles ne peut éventuellement être apprécié qu'au sein de leur contexte habituel. Je ne sais. J'essaie quand même...

Il y a, au milieu, puis à la fin du second mouvement de la symphonie n. 4 en La majeur de Mendelssohn (dite "Italienne") trois passages où l'on entend des cors et des bassons sonner à la tierce, d'une façon lentement martiale, mais aussi fort mystérieuse (pour moi, j'entends ça, avec évidence, mais sans rire, comme venant du fond d'un bois !). Écouter l'extrait ici, dans l'enregistrement de Giuseppe Sinopoli pour Deutsche Gramophon (1984).

Aussi ce passage de la partie centrale de l'allegro de la Sonate en trio de l'Offrande musicale de J.S. Bach (par Davitt Moroney et son équipe, Harmonia Mundi, 1987) où l'enchevêtrement des trois voix parcourt quasiment toute la gamme chromatique et fait de ce passage une musique presque dodécaphonique...
L'extrait de partition correspondant :

La fin de l'andante du Trio en Sol K. 496 de Mozart avec, au premier tiers de cet extrait, ce petit motif obstiné de 7 notes, qui a parcouru tout le mouvement et qui revient enfin ici, présenté d'abord par le violoncelle, repris au violon puis au piano, répété 15 fois au total, si j'ai bien compté, martelé, superposé, puis replié sur lui-même jusqu'à sa péremptoire clôture finale... (Beaux-Arts Trio, Philips, 1967-1970).

Toujours une conclusion, et peut-être pas si différente de la précédente, celle du dernier mouvement de la Musique pour cordes, percussions et célesta de Bartok, fougueuse danse d'Europe centrale, reprise en contrepoint dans un crescendo péremptoire et tranchant. (Ici par le BBC Symphony orchestra dirigé par Pierre Boulez en 1967).

Si ça vous amuse, guettez cette humeur, je rajouterai peut-être des "bulles" de temps en temps.


Le sexe de la langue (ou la langue du sexe)

11 avril 2006
Ça m'étonne

Il y a bien longtemps que je pense que les hommes sont des femmes comme les autres et réciproquement, qu'il ne faut pas refuser d'offrir une poupée au petit Alain, ni un camion à la petite Brigitte, que l'égalité des sexes aura gagné, comme le disait Françoise Giroud, le jour où on nommera à des postes de responsabilité des femmes incompétentes, que la coutume qui veut qu'une femme change de nom quand elle se marie reste ridicule (au moins tant que la réciproque n'est pas vraie), que l'appellation "Mademoiselle" est le témoignage choquant d'un passé où elle permettait de savoir si une femme dépendait juridiquement de son père ou de son mari(1), etc.

Cela dit, beaucoup de linguistes l'ont déjà fait remarquer : on a un peu trop tendance à confondre, dans le fonctionnement de la langue française, "sexe" et "genre".
Car si le ridicule ne tue pas, je trouve qu'il blesse "linguistiquement" celles qu'on appelle écrivaines, professeures, docteures, autrices (ou auteuses, ou auteures) ou chercheures (comme dans une publicité de recrutement pour l'Inra, déc. 06) , comme il blesserait, si on était cohérent jusqu'au bout, un vedet de cinéma, un jeune recru devenu sentinel, un victim d'accident, sans parler d'un giraf, d'un mausolé et d'un canail, et même d'un journalist ou d'un cavist ou, dans l'autre sens, une individue, une témoine, une mannequine ou une portière.
On parle de "personnes" à tort et à travers (j'y reviendrai peut-être un jour), mais il s'agit d'un nom féminin, comme "chose" et... nul ne s'en offusque, ni ne comprendrait qu'on dise : « J'ai rencontré trois persons » ou « J'ai deux chos à vous dire ». Quand je dis : « Je lui ai offert un camion et une poupée » allez savoir si ce "lui" désigne Brigitte ou Alain ! Il n'y a donc pas plus de scandale à employer le terme "professeur" ou "écrivain", pour un homme ou une femme, que celui de "vedette" ou d'"altesse" dans les deux mêmes cas.
Le mot "sexe" est masculin, comme le mot "vagin" (et comme le mot "foie", avec un "e" pourtant), alors que sont féminins les mots "verge" et "couille" (et le mot "foi", sans "e" pourtant), et il n'y a pas de quoi s'en offusquer non plus. Et ce n'est pas parce que "remarquable" et "blâmable" se terminent par un "e" qu'ils ne doivent pas aussi éventuellement s'appliquer à un homme... ni parce que "peur" et "valeur" ne le prennent pas, ce "e" final, qu'ils doivent être des monopoles masculins. D'ailleurs, s'il est bien un mot féminin, et qui pourtant s'écrit sans "e" final, c'est... "soeur" ! Alors, on devrait écrire "soeure", maintenant(2) ?

Je ne vois pas très bien pourquoi il faudrait à tout prix forcer la différence linguistique entre féminin et masculin quand elle n'existe pas. Pourquoi au contraire ne pas aller vers une indifférenciation ou, à tout le moins, à une "neutralisation" ?





(1) Voir dans le Monde du 21 avril 2006 l'article d'Anne Chemin : "Une pétition réclame la fin de la distinction entre "madame" et "mademoiselle".
(2) Une correspondante me fait remarquer, à juste titre, que le mot "frère" prend un "e" final, lui !

Màj juin 2012

Une discussion avec un correspondant pas d'accord avec ma position me donne un nouvel argument :
L'inconvénient majeur de cette manière de faire est que, dans le cas des mots en -eur, elle se lit, mais ne s'entend pas, sauf à prononcer fortement "professeureu", "auteureu", "chercheureu" ce qui pousse vraiment la laideur à son comble !


Mathématiques pour tous !

30 mars 2006
Ça m'enchante

Les mathématiques de haut niveau présentent parfois pour le profane des aspects étranges, mystérieux, presque poétiques. En voici quelques exemples.

Le milliardaire américain Landon Clay a chargé la fondation qu'il finance de déterminer une liste de problèmes mathématiques d'intérêt majeur. Sept d'entre eux, les "problèmes du millénaire", ont ainsi été sélectionnés. Chacun d'entre eux fait l'objet d'un prix d'un million de dollars destiné au mathématicien qui en apportera la solution. Je voudrais citer ici l'énoncé du dernier de ces problèmes, la conjecture de Hodge, qu'il s'agit donc de démontrer :
"Toute forme différentielle harmonique (d'un certain type) sur une variété algébrique projective non singulière est une combinaison rationnelle de classes de cohomologie de cycles algébriques".
Ce texte m'enchante : voilà une petite phrase, presque banale, composée de mots tous (sauf un) très ordinaires, mais qui représente, selon Keith Devlin(1), un empilement d'abstractions tel qu'elle dépasse le niveau de la plupart des mathématiciens, même professionnels, et qu'elle est d'une extraordinaire difficulté. Et pourtant, elle a pour moi un caractère presque poétique...

Autre exemple, à propos de Laurent Lafforgue, dernier médaillé Fields français. L'Académie des sciences écrit, à propos de certain de ses travaux :
"Ses résultats établissent l'existence d'une unique bijection préservant les fonctions L entre, d'une part, les représentations l-adiques irréductibles de dimension r du groupe de Galois de ce corps et, d'autre part, les représentations automorphes cuspidales du groupe linéaire de rang r à coefficients dans l'anneau des adèles dudit corps de fonctions.
Là, les termes abscons sont plus nombreux, et l'effet d'étrangeté toujours aussi fort... Ce qui est étonnant, c'est que, pour un profane comme moi, qui pourtant aime les mathématiques (à mon modeste niveau) et s'y intéresse dans la mesure de ses faibles moyens, cette phrase n'a quasiment aucune signification !

Mais le chef-d'oeuvre de laconisme en la matière est sans doute représenté par la célèbre conjecture de Poincaré :
"En dimension 3, la sphère est la seule variété compacte qui soit simplement connexe". Précision : cette conjecture attend sa démonstration depuis un siècle(2) ; et là aussi, le prix est d'un million de dollars !

(1) Keith Devlin. Les énigmes mathématiques du 3ème millénaire. Les 7 grands problèmes non résolus à ce jour. Paris, Ed. Le Pommier, 2005. 328 p.

(2) MàJ, 20 déc. 2006 : Il semblerait finalement qu'elle l'a été, par le mathématicien russe Grigori Perelman. Voir ici, avec un énoncé un peu différent.


Communautés

1er mars 2006
Ça m'énerve

Langue française normale : "Les assassins d'Ilan auraient cru au cliché selon lequel tous les juifs sont riches".
Langue française politiquement correcte pratiquée par Le Monde (22 février 2006, page 10) : "Les assassins d'Ilan auraient cru au cliché de la richesse de toute personne appartenant à la communauté juive".

J'ai un ami juif. Il a un métier, des idées, des loisirs, une famille. Il se sent juif, à sa manière, il est sensible aux questions de l'antisémitisme, y compris en tant que citoyen, certains de ses amis sont pratiquants, mais d'autres ne sont pas juifs du tout, et quand vous parlez de "la communauté juive", il ne sait pas très bien ce que c'est, il ne se sent pas vraiment concerné.
J'ai un ami musulman. Il a un métier, des idées, des loisirs, une famille. Il se sent musulman, à sa manière, il est sensible aux éventuelles attaques contre l'islam, y compris en tant que citoyen, certains de ses amis sont pratiquants, mais d'autres ne sont pas musulmans du tout, et quand vous parlez de "la communauté musulmane", il ne sait pas très bien ce que c'est, il ne se sent pas vraiment concerné.
J'ai un ami enseignant. Il a une religion (je ne sais pas bien), des idées, des loisirs, une famille. Il pratique l'enseignement, il est sensible aux questions concernant cette profession, y compris en tant que citoyen, certains de ses amis sont enseignants, mais d'autres ne le sont pas du tout, et quand vous parlez de "la communauté éducative", il ne sait pas très bien ce que c'est, il ne se sent pas vraiment concerné.
J'ai un ami homosexuel, j'ai un ami véliplanchiste, j'ai un ami étranger, j'ai un ami philatéliste, j'ai un ami retraité, j'ai un ami choriste...
Je continue ?

Au-delà du révoltant fait-divers antisémite cité plus haut, qu'est-ce c'est que cette manie de transformer notre société en juxtaposition de "communautés" ? Si je suivais cette catégorisation systématique du Monde, je devrais appartenir à une bonne vingtaine de "communautés" différentes. Or une communauté est un groupe aux liens très forts qui, presque toujours, exclut par son existence même, l'appartenance forte de ses membres à tout autre groupe. En fait, comme l'écrasante majorité de mes compatriotes, et tout en étant inséré de façon multiple dans la vie sociale, je n'appartiens à aucune "communauté".
Pourrait-on arrêter d'utiliser cette langue de bois erronée, réductrice et dangereuse ?

Sans doute non : une exposition au Musée d'Histoire naturelle d'Aix-en-Provence vue en juillet 2007 décrit les "communautés" de dinosaures vivant dans la bassin d'Aix...


Ô l'impisme

12 fév. 2006
Ça me terrifie

Publicité en dernière page de divers quotidiens, fin janvier 2006, sous une image des anneaux olympiques :

L'ÉMOTION DES ATHLÈTES
LE SOUTIEN DES PARTENAIRES
ENSEMBLE, LE RÊVE OLYMPIQUE

Suit un texte quelque peu contourné et pataud où on nous explique que seuls les sponsors officiels ont droit de se prévaloir du "rêve" (le mot n'est peut-être pas innocent) olympique, en utilisant "les emblèmes ou l'imagerie olympique dans leur communication", droit "qu'ils ont gagné (sic) en apportant leur soutien, tant matériel que financier, et qui rend les jeux olympiques possibles"... "Aidez-nous à protéger le rêve..."
Les marques signataires sont Coca, General Electric, Kodak, MacDo ou des sociétés que je ne connais même pas, comme Atos Origin ou Manulife. S'y associent les partenaires du CNOSF, donc français (Accor, Adidas, EDF, etc.)
Le président du CIO, Jacques Rogge, parle à ce sujet (utilisant lui aussi, à tort et à travers, un vocabulaire communautariste de bazar) du "soutien de la communauté des affaires".

Le site officiel des Jeux d'Athènes, en 2004, donnait (et donne toujours) une liste des Objets et comportements qui y étaient "défendus" et où l'on trouve, entre autres, les "drapeaux des pays non participants", les "pièces de monnaie en grande quantité", de l'"eau", et le "Marketing sauvage" (voilà une activité dont j'ignorais l'existence). Mais y étaient également interdits les "articles (t-shirts, chapeaux, sacs, etc.) qui portent la marque des entreprises concurrentes des partenaires". Dans la mesure où il devient difficile de trouver des vêtements qui ne portent pas ostensiblement, parfois en très gros, un nom de marque, ça a dû parfois être compliqué à gérer pour beaucoup de spectateurs.

Mais on peut faire mieux. La preuve, ce texte tiré texto du site officiel London 2012:







Je ne le croyais pas au départ, mais le simple fait de reproduire ces anneaux semble me mettre, du fait même, en infraction.
Voir plus bas...

All of the names, phrases, marks, logos and designs related to the 2012 Games and the Olympic Movement, collectively referred to as the 'Olympic Marks', are official marks or trade marks owned or licensed by London 2012.
The following are some of the current items that comprise the Olympic Marks:

  • The words 'Olympic' or 'Olympics'
  • The words 'Olympiad' or 'Olympiads'
  • The words 'Olympian' or 'Olympians'
  • The symbol of the Olympic Rings
  • The Olympic motto 'Citius Altius Fortius'
  • The Team GB logo
  • The British Paralympic Association logo
  • The Great Britain Paralympic Team and logo
  • The words 'London 2012'
  • The London 2012 bid logo
  • London2012.com (and various derivatives)
  • The British Olympic Association logo
  • The official emblem of the 2012 Games (once it has been designed)

Ma remarque sous les anneaux olympiques présentés ci-dessus à droite est donc justifiée, puisqu'on lit ensuite :

For example, without London 2012's written consent, it is unlawful to post the Olympic logo (...) on websites, signage, written materials or merchandise.

Là, on commence à se dire que le rêve olympique frôle parfois un cauchemar gentiment, doucement mais réellement totalitaire... La question est maintenant : a-t-on même le droit, sans permission explicite, de dire ces mots ?

Finalement, 1984 n'aura eu qu'une vingtaine d'années de retard... Tiens, allez donc voir ce blog.


Mozart, les épiciers et les mondains

2 fév. 2006
Ça me gonfle

Deux-cent cinquantière anniversaire de la naissance de Wolfgang Amadeus Mozart, la semaine dernière, et toute cette année...

Celui qui n'est pas au courant doit vivre sur une autre planète.

D'ailleurs Nikolaus Harnoncourt lui-même vient de dénoncer l'exploitation commerciale faite de l’image du compositeur : « L'Autriche est synonyme de Mozart cette année, mais cela n'a rien à voir avec lui, plutôt avec l'argent et les affaires. (...) Nous devrions avoir honte plutôt qu'être gonflés d'orgueil. ».
Il a raison, car nous avons droit à une avalanche de poncifs et d'absurdités, par exemple ce : "Je suis peut-être vulgaire, mais je vous assure que ma musique ne l'est jamais" régulièrement débité fin janvier par une voix geignarde sur Radio-Classique. On sent encore, des années après, l'influence du détestable Amadeus de Milos Forman et Peter Shaffer qui, au prétexte de casser à juste titre l'image angélique du "divin" Mozart, l'avait remplacée par celle d'un adolescent post-boutonneux, hystérique et quasi-parkinsonien.

Du coup, j'ai relu, ou lu, quelques ouvrages sur le sujet, à commencer, hélas, par celui de Philippe Sollers ("Mystérieux Mozart", Plon, 2001), qui nous présente, à coup de clichés, de lapalissades et, dirait ma nièce, de n'importe-quois, un Mozart ectoplasmique et éthéré (malgré la scatologie qui a l'air de charmer nos mondains bien propres), bouquin où la verbosité nombriliste, l'autosatisfaction frémissante et la compulsion interprétative cachent mal une idolâtrie assez niaise et plutôt naïve, à coup de phrases qui ne veulent rien dire ("Il a l'oreille absolue en fonction d'un coeur absolu" p. 182 de l'éd. Folio), de pseudo-citations invraisemblables ("J'ai une oeuvre à faire", ibid. p. 164) ou d'assertions froidement assénées en dépit de la plupart des sources (comme ce "Mozart a enlevé Constance, dix-neuf ans, à (...) sa mégère de mère", p. 185, alors que c'est cette dernière qui semble avoir manigancé ce mariage...). Voir la critique de Dominique Dubreuil, sur le site Plumart : Paraphrase biographique, avec broderies psychanalysantes et libertinage érudit. La quatrième de couverture de mon édition nous montre, au clavier, une photo de... Sollers ! Tout est dit.

L'idolâtrie en question, mercantile ou pas, est toujours d'actualité, et on la voit ressurgir partout, ces jours-ci, jusqu'à prétendre que sa musique a un effet positif sur la production laitière des vaches. Et je passe sur les sonneries de portables et sur les bonbonnières.

Pendant ce temps, on ne réédite pas en France la traduction d'un des meilleurs ouvrages sur Mozart, celui de Wolfgang (ça ne s'invente pas !) Hildesheimer, épuisé dans ses deux éditions successives (Lattès, puis Pocket). Écrivain talentueux, Hildesheimer met à bas toutes les idées reçues, doutant de tout, réévaluant ce qui était laissé pour compte, balayant d'un trait des décennies de pieux mensonges. (Bibliographie du dossier Mozart de Jacques Drillon, dans le Nouvel Obs', 22/12/05).
Heureusement, il nous reste la somme des Massin, chez Fayard, parue en 1958, et plusieurs fois augmentée et rééditée, mais toujours d'actualité, et le très intelligent petit livre de Norbert Helias ("Mozart, sociologie d'un génie", Seuil, 1991). Ou encore les bouquins de ma copine Annie Paradis, certes "L'opéra réenchanté", mais aussi et plutôt "Anna Maria" (Fayard, 2003).

Allez, un peu de désacralisation ne faisant pas de mal, rappelons ce que disait Desproges : « Mozart était tellement précoce qu'à 35 ans il était déjà mort ».
Et écoutons plutôt le finale du 3e acte des Nozze di Figaro, où une petite épingle danse le fandango...







Le pied des motards

20 janv. 2006
Ça m'interroge

Je me suis très longtemps demandé ce que signifiait le geste étrange que font souvent les motards après avoir doublé une voiture. Voici : quelques secondes après vous avoir dépassé, le motocycliste déplie sa jambe droite et l'étend vers le bas-côté en levant plus ou moins le pied.
Qu'on ne s'étonne pas de mon ignorance et de ma naïveté, je n'ai aucune expérience de la chose et, ne connaissant personne qui utilise ce moyen de transport, je suis donc excusable.
En tout cas, outre sa rare inélégance, je n'arrive pas à ressentir ce geste comme autre chose qu'une vigoureuse invitation à aller se ranger illico presto sur le bas-côté, signifiant plus ou moins : tu aurais pu te pousser pour me laisser passer !
Mais il paraît que j'avais tout faux : il s'agit de toute autre chose, en l'occurrence d'un remerciement : le motard salue l'automobiliste pour l'avoir laissé le doubler. Pour ce faire, son côté droit étant supposé le plus visible de celui qu'il vient de doubler, il a le choix entre la main et le pied (l'oreille est peu mobile, et de toute façon, elle est cachée par le casque, le genou est généralement peu expressif) ; mais la main droite étant occupée à tourner (généralement à fond) la poignée d'accélérateur (je sais quand même ça !), il ne reste alors que le pied, qui y va de sa pantomime.
Or, en communication non verbale, en langage corporel, les gestes du pied sont presque toujours connotés négativement, sur le mode du rejet ou de l'agression : un signal des membres inférieurs n'est jamais très positif pour celui à qui il s'adresse ! (Voir par exemple "Dictionnaire des gestes", de François Caradec, Fayard, 2005, p. 293). Cela est si vrai que la plupart des sites Web de motards qui évoquent la chose se sentent obligés de souligner qu'il ne s'agit "absolument pas d'un geste agressif". C'est bien qu'il doit être a priori ressenti comme tel. Alors il faudra un jour que je demande à un motard pourquoi ses amis ne se servent pas plutôt de leur main gauche, parfaitement visible de l'arrière, pour dessiner en l'air un geste discret, modéré et reconnaissant. Ce serait bien plus aimable !

J'ajoute cependant que je comprends mal pourquoi on aurait à être remercié quand on est doublé... Y aurait-il des cas d'obstructions ? Ou cela signifierait-il que la chose ne va pas de soi ? Et si oui, pourquoi ?
Question subsidiaire : n'étant pas avare de l'accélérateur, je roule le plus souvent au maximum autorisé par la réglementation locale. Les motocyclistes me doublent cependant allègrement, parfois fort vite, et même si vite que je n'ai pas le temps de m'appesantir sur l'étrangeté de leur geste. Les limitations de vitesse ne les concerneraient-elles donc pas ?
Je m'interroge...



Langue de bois

13 déc. 2005
Ça m'fait poiler

Il existe un site fort drôle, consacré à ce que ses concepteurs appellent, de manière tant soit peu redondante et récursive, la langue xyloglotte. Redondante, parce que dans "glotte" il y a déjà langue, et récursive, parce que la dénomination fait elle-même partie de l'objet traité !
En bref, il s'agit d'inventer, à l'aides de racines latines et surtout grecques, des termes illustrant au pied de la lettre une locution courante ou une formule habituelle. Des exemples seront plus parlants que cette confuse explication :
En xyloglotte, "capillotracté" signifie : tiré par les cheveux ; un "podoclaste" est un casse-pied ; on sera heureux d'apprendre que, si l'on se trouve dans une situation d'"asaurisme", c'est qu'il n'y a pas de lézard ; avec l'apéritif on grignotera des "buccodéridants" (là je vous laisse deviner) ; mais sans trop boire, de peur de tenir des discours "anourocéphales" (sans queue ni tête).

J'avoue que ce jeu me fait beaucoup rire. Sauf que ce xyloglottisme-là ne relève pas vraiment de la langue de bois. Cette dernière, à l'inverse de la précédente, est prédictible, édulcorante, répétitive, euphémisante et surtout vidée de sens précis. Relèvent de cette langue de bois, la vraie, des expressions comme "quartiers défavorisés" (par qui ?) ou "sensibles" (à quoi ?), sans doute habités par "les plus démunis", mais en relèvent aussi les traditionnels "malentendants" ou "non voyants", les généreux "plans sociaux", les studieux (ou pas !) "apprenants", un "succès différé" (le saviez-vous ? À l'école, c'est... un échec !), les "personnes à mobilité réduite", la "surcharge pondérale", les "seniors" ou les salariés devenus subitement "collaborateurs", ainsi que le fameux cancer que l'on "développe" (il se développe hélas assez bien tout seul...), que ces institutions que l'on "intègre" quand ce n'est pas elles qui vous "intègrent", ou que ces "communautés" de toutes natures (éducative, religieuse, musicale, et.) auxquelles nous participons sans même toujours le savoir !
Tenez, lisez donc ce joli petit papier de Benoît Leblanc, professeur au département de français de l'Université du Québec à Trois-Rivières, plus très jeune (1998) mais toujours d'actualité.




Cette image s'intitule, comme on peut le deviner "Langue de bois". Elle est d'Alfredo Lopez. On pourra en voir bien d'autres ici ; je la reproduis en attendant la permission que je lui ai demandée, demande à laquelle il n'a pas encore répondu...

Et ne pas croire qu'elle est un apanage des politiques. Les journalistes la pratiquent immodérément, surtout à l'oral, France-Info en faisant une de ses spécialités.

Mais alors, si ce que présente le site ci-dessus n'est pas, contrairement à ce qu'il prétend, issu de la xyloglossie, de quoi l'est-il donc ? Je proposerai pour ces hyperétymologismes le terme de néoarchéoglossie, du neuf fait avec du vieux...
À propos : qui me dira comment on appelle la caractéristique (soit-disant fautive, créant donc un barbarisme) des mots fabriqués en mélangeant des racines grecques et latines ? Je l'ai su, je l'ai oublié...



Coûteuse pub

29 nov. 2005
Ça m'intrigue

J'aurais plutôt de la sympathie pour les anti-pub, de tel, tel ou, encore mieux, tel courant, mais je m'étonne de les voir si peu, sauf exception, employer un argument pourtant simple : la pub, ça coûte cher.
Ils stigmatisent à juste titre les pollutions de tous ordres (visuelles, auditives, intellectuelles) que la publicité représente, l'envahissement de notre espace de vie, etc., ils proposent des actions plus ou moins spectaculaires, mais ils ne vont pas beaucoup plus loin, et en particulier s'interrogent assez peu sur la part que représente la publicité dans le prix des produits.
Or cette part est considérable. Les sources divergent bien sûr énormément, selon ce que l'on prend ou pas en compte ; il va de soi également qu'elle varie considérablement suivant les branches et les secteurs. On estime pourtant que la publicité peut représenter jusqu'à 15% du prix final d'un produit.
15%, c'est énorme. Si ce coût disparaissait brutalement du prix des marchandises que nous achetons, cela pourrait faire augmenter le pouvoir d'achat de presque un sixième...
Bien sûr, cela ferait disparaître toute une série de métiers divers, dont certains dits "créatifs", et l'on entendrait pousser des hauts cris. Pourtant, il y a eu moins d'états d'âmes quand des pans entiers, encore plus importants, de la population active ont disparu dans l'agriculture ou la sidérurgie.
Les publicitaires eux-mêmes sont très discrets (pour une fois...) sur la chose, et les sommes astronomiques qui sont parfois évoquées (plusieurs centaines de milliers d'euros la minute de pub à la télévision à une heure de grande écoute) ne sont jamais mises en relation avec le prix des produits concernés, ni avec le fait que ce sont finalement les consommateurs de publicité qui, petit à petit, avec leurs achats quotidiens, la paient....

Cette constatation relativise très fortement l'emploi du terme "gratuit" employé pour des choses qui, en fait, ne le sont pas... Car. si nous ne paraissons pas débourser quoi que ce soit pour le quotidien "Metro" ou les émissions de TF1, en fait, si, nous les payons : bout par bout, sans nous en apercevoir, sous forme de surcoût, chaque fois que nous achetons un produit vanté par ces supports. Moi, ça me fait particulièrement râler, car n'étant amateur d'aucun des deux, je paie pour... rien.
Alors, cette curieuse impasse des publiphobes m'intrigue.



Uchronie politique récente

28 oct. 05
Ça m'interpelle

Les lecteurs de science fiction savent parfaitement ce qu'est une uchronie : un récit s'appuyant sur un événement historique inventé, différent de ce qui s'est réellement passé, et qui essayant d'en imaginer les conséquences logiques : Hitler a gagné la seconde guerre mondiale, les Sudistes la guerre de Sécession, Mozart est mort à 65 ans, et Napoléon est devenu pharaon en Égypte, etc. Mécanique parfaitement résumée en son temps par B. Pascal : "Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé".

À l'heure où l'on parle beaucoup de l'éventuel retour sur la scène politique de deux célèbres "J", battus, l'un par les urnes, l'autre par la Balance, je me suis souvenu avoir écrit, quelques mois après le 21 avril 2002, un petit texte uchronique que je soumets à votre sagacité et à votre réflexion. Il s'agit de la déclaration du premier, Lionel Jospin, le soir de la défaite de la gauche aux élections présidentielles de 2002, déclaration légèrement corrigée par mes soins. Le voici :

Mesdames, messieurs, mes chers compatriotes, mes chers amis qui êtes ici présents, si, comme on peut le penser, les estimations sont exactes, le résultat du premier tour de l'élection présidentielle qui vient de tomber est comme un coup de tonnerre.
Voir l'extrême droite représenter 20% des voix dans notre pays et son principal candidat affronter celui de la droite au second tour est un signe très inquiétant pour la France et pour notre démocratie.
Ce résultat, après cinq années de travail gouvernemental entièrement vouées au service de notre pays, est profondément décevant pour moi et ceux qui m'ont accompagné dans cette action.
J'exprime mes regrets et mes remerciements à tous ceux qui ont voté pour moi, et je salue les Français que j'ai servis de mon mieux pendant ces cinq années.
Je reste fier du travail accompli. Mais le message de nos concitoyens est peut-être en effet que le travail réalisé ne l'a pas toujours été dans la meilleure direction. Un effort d'analyse et de réflexion est donc nécessaire. Cependant, au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche qui ont rendu possible cette situation, j'assume pleinement la responsabilité de cet échec. Je vais donc consacrer toute mon énergie à tenter de renverser la tendance.
Face à un tel revers, j'ai eu un instant la tentation de me retirer de la vie politique. Je l'ai repoussée : la gauche plurielle détient toujours la majorité à l'Assemblée nationale, et il est de mon devoir de tout faire pour qu'elle la conserve pour la prochaine législature.
J'invite donc les socialistes et la gauche à se mobiliser et à se rassembler dès maintenant pour les élections législatives, afin de remporter cette seconde bataille.
Jusque là, je continuerai donc d'exercer, plus que jamais, ma fonction de chef du gouvernement. Je vous remercie.


Par rapport à la déclaration originale, que l'on trouvera par exemple dans cette page de Libération, j'ai déplacé quelques phrases, et j'en ai rajouté deux ou trois autres, c'est tout.

Ça aurait changé quelque chose ? On se prend parfois à rêver... En tout cas, ça ne regarde que moi, et c'est sans importance, mais dans cette branche non réalisée de l'Histoire, j'aurais gardé une bien meilleure image du personnage !



Il n'y a plus de problèmes...

14 oct. 05
Ça m'agace

Non, il n'y a plus de problèmes : ils ont disparu !
Il est difficile d'être très précis en la matière, mais il semble que cette disparition se soit étalée sur ces cinq dernières années, pendant lesquelles les problèmes ont été progressivement remplacés par... les soucis.
Maintenant, en effet, on n'a plus de problèmes, on a des soucis : il y a un souci, j'ai rencontré un souci, il se pose un souci, ma voiture a un souci, le nucléaire va poser un souci de sécurité, je dois régler un souci, un chien peut poser un souci, le site de free.fr titre un des paragraphes de sa FAQ : "Soucis techniques" et j'entends un matin à la radio : "Des soucis juridiques retardent l'ouverture du procès".
Les problèmes ont disparu : la réalité, avec ses éventuelles difficultés et obstacles, n'existe plus. Par une métonymie où la cause est remplacée par l'effet, elle s'efface devant l'impact psychologique que ses inconvénients éventuels peuvent avoir sur nous.

Màj 24/02/06

Dernière nouvelle : toujours agacé, j'ai écrit au "Monde" au sujet d'un de leurs titres dans le numéro du 20 décembre : "Les étudiants rencontrent des soucis pour communiquer". Et voilà-t-y pas que, dans celui du 4 janvier, ils publient ma lettre ! La voici :

Le titre que vous avez donné, dans Le Monde du 20/12/05, page 3, à un article sur l'internationalisation de l'Université de Corté m'a, au premier abord, paru parfaitement incompréhensible : "Sur le campus, les étudiants rencontrent des soucis pour communiquer".
Je me demandait quelle coquille (Soufis, Soussis, ) rendait ce titre obscur jusqu'à ce que je comprenne que vous aviez succombé à la métonymie à la mode qui veut qu'il n'y a plus de problèmes ni de difficultés, que ces obstacles objectifs doivent être ramenés au rang de la subjectivité où ils peuvent être plus facilement gérés, sous forme de... "soucis". Alors, il y a un souci, il se pose un souci, on règle un souci, et les problèmes ont disparu. Mais vous allez encore plus loin, car vos "soucis" ne se contentent pas d'exister, ils se "rencontrent".
Ah ! Vivement qu'on règle ces soucis !

(J'ai pensé _mais trop tard_ que j'aurais pu rajouter "sushis" à la liste des coquilles hypothétiques).



Un détestable héros vernien

28 sept. 05
Ça m'épate

Pour des raisons compliquées, indépendantes de l'année Verne, et qui tiennent plutôt à la lecture récente d'une nouvelle d'Ian R. Mac Leod située dans l'Antarctique (et à paraître dans le tome 2 de Fiction), je suis en plein dans les "Voyages et aventures du Capitaine Hatteras", le deuxième roman de Jules. Et je suis étonné.
Je suis étonné parce que, dans toute la première partie de cette histoire d'exploration polaire, on fait la connaissance d'un certain nombre de personnages positifs, "bons" et "gentils" : le docteur Clawbonny, cultivé, courageux et jovial savant, le quartier-maître Johnson, marin modeste et compétent, le solide charpentier Bell, et même le brave et fidèle chien Duk. Or tous ces personnages, avec enthousiasme et à travers mille dangers, suivent jusqu'au bout du monde -- en l'occurrence le Pôle Nord -- un fou dangereux, monomaniaque, exalté, dictatorial, paranoïaque et inflexible, j'ai nommé le capitaine Hatteras.
C'en est presque effrayant de voir à quel point ces individus sensés et honorables se laissent ainsi mener, d'ailleurs sans grande vraisemblance psychologique, par un tel dément (lequel, il y a une justice, finit d'ailleurs cliniquement dans cet état). Or il ne s'agit pas d'une allégorie politique : tout cela est manifestement du premier degré.
Et le plus curieux est que j'ai déjà lu ce roman, dans ma jeunesse, et que j'ai littéralement oublié (ou bien que ne m'avait pas frappé à l'époque) ce caractère absolument terrifiant.
Étonnant...

Je rajoute un autre étonnement vernien, de nature différente : je n'ai pas souvenir d'avoir vu, dans aucun des "Voyages extraordinaire" un personnage prendre la moindre photographie, alors que JV était ami d'un des plus grands photographes de son temps, Nadar, qu'il était féru de nouveautés, et que cette technique (cet art !) est indissociable des explorations de la seconde moitié du XIXe. Voir par exemple "Explorateurs photographes à la découverte des mondes inconnus", 1850-1930, ici. Une rapide recherche m'indique que la photo n'apparaîtrait que dans "Les frères Kip", texte très tardif qui est d'ailleurs plutôt un roman policier...



La main dans la main

14 sept. 05
Ça m'remue

Ou, en espagnol, "Mano a mano". Un dîner avec un vieil ami perdu de vue pour cause d'Argentine m'avait fait souvenir d'une envie de tango (la musique plutôt que la danse). D'où une exploration un peu cahotique de la discographie du genre, qui m'a mené sur une compil japonaise assez bien faite, dans laquelle figurait ce qui a été pour moi un choc tout à fait inattendu :
"Mano a mano", par Carlos Gardel (paroles de C.E. Flores, musique de J. Razzano et C. Gardel), enregistré en 1927 (ou 1923, suivant les sources), tango accompagné par deux guitares assez rugueuses, où CG chante d'une manière extrêmement moderne, toute en décalage sur le temps, en découpage d'articulation et en insistances pathétiques.
Cliquer ici pour l'écouter, ce doit être libre de droits puisque je l'ai trouvée ainsi, avec bien d'autre choses (y compris une vidéo étonnante) sur le remarquable site todotango (cliquer "Carlos Gardel" dans le menu de gauche, puis "La Voz", et enfin choisir dans "Indice Alfabético"). Les paroles (originales, et traduites, et non moins étonnantes dans leur mélodramaturgie nostalgique) sont sur la page du 24 juin dernier du très beau blog d'Angèle Paoli, Terres de femmes.

À écouter aussi, sur la même compil nippone, ou sur la très complète (sauf "Mano a mano" !) anthologie de Frémeaux et Associés, un autre tango superbe (et sans doute très connu des amateurs, désolé...), avec orchestre celui-là : "Volver" (C. Gardel et Alfredo Le Pera, 1935, juste avant sa mort).


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